3 minutes

J’attend, immobile, assise. À m’écorcher la rétine sur ce petit carré blanc. La terre arrête de tourner. Le temps se suspend pour trois minutes. Peu importe ce qui ce passe à l’extérieur, il n’y a que moi et ce bout de plastique là. Ce bout de plastique blanc que je fixe si fort que ma vision en devient trouble. Que j’en viens à en avoir mal aux yeux, à être étourdie.

Que j’en hallucine non pas deux, mais mille petites barres roses.

Je ferme les yeux. Secoue ma tête de gauche à droite. Un délicieux mélange de peur et d’excitation au creux de mon ventre, ce si parfait mélange pour un goût de bonheur.

Je frissonne. Je retiens mon souffle. J’ai le vertige. J’ose enfin regarder.

Non.

Je ne suis pas seule dans cette froide salle de bain à 6 heures du matin.

Il y a l’inconnu. Il y a l’amour. Il y a 9 mois devant nous pour se connaître et s’apprivoiser.

Il y a l’angoisse. Paralysante. Qui ne se dissipera qu’au son d’un cri strident. Pour laisser place à une autre forme d’inquiétude pour toi, non pas moins vive, qui celle-ci durera toute ma vie.

Déjà j’ai peur de te perdre. J’en ai la nausée. Tu es ce qu’il y a de plus précieux, du haut de tes quelques cellules de vie.

Dans mon cœur, tu as déjà un prénom. Depuis longtemps. Que tu sois fille ou garçon. Je te connais déjà un peu. Je t’ai attendu toute la vie.

Auras tu les yeux de ton frère? Le sourire de ton père? Je prie le ciel pour que tu t’accroche là dedans. De toutes tes forces. À n’importe quel prix.

Déjà tu passes avant moi, tu passes avant tout. Rien n’est plus important que ce que nous partagerons pour les quarante semaines à venir.

Je dépose le bâton blanc sur le comptoir. Et pose mes mains précautionneusement sur mon ventre. Qu’on fasse connaissance. J’espère te réchauffer un peu. Te donner de la force. Tu mènes un féroce combat contre la vie. Contre les statistiques. J’espère que tu sens ma présence. Tendrement, doucement. J’espère te prendre déjà, un peu dans mes bras.

Et dans ce geste, il y a tout l’espoir du monde. Pour toi. Pour ta vie. Parce que je suis incertaine du monde dans lequel tu naîtras dans moins d’un an.

Tout semble instable. Incertain. Je ne suis pas certaine d’être assez forte, à moi seule, pour te protéger.

Mais je peux te jurer une chose mon trésor : je vais t’aimer jusqu’au bout de la vie.

Il aura suffit de trois froides minutes, d’un bout de plastique blanc. De deux lignes roses. pour réchauffer mon être en entier.

Pour faire de moi ta maman, et de toi mon bébé.